• Marguerite - journée 43

     

              Mon anniversaire en 1943

     

              Ce matin, c’est jeudi et on n’a pas classe, chouette ! Je me lève aussitôt. J’avale un biscuit sec et un grand verre d’eau. Petite Maman est là qui reprise mon collant déjà très usé. Papa n’est pas là mais je commence à avoir l’habitude… Après une toilette où je me débarbouille comme un chat, je m’habille en vitesse et fonce chez les voisins. Je n’ai pas de frère et sœur et suis toujours très contente de me joindre au chahut permanent de cette famille nombreuse. J’ai l’âge du petit dernier et on nous laisse tranquilles des heures entières lorsque l’on joue dans la cour. Tout les deux nous avons une préférence pour les billes, nous dessinons de grands parcours dans le sable pour en profiter encore plus. Mais aujourd’hui nous allons rendre visite, Petite Maman et moi, à Grand-Mère. En effet, Petite Maman est déjà là et me fait signe. Avant de partir, Maman met la cocotte dans la marmite norvégienne. C'est toujours très tentant d’embêter ma Petite Maman en enlevant les morceaux de tapis qui doivent continuer à cuire les carottes (ou les topinambours). Elle me laisse fermer le cagot. C'est Père qui avait dit à ma Petite Maman de faire comme ça comme on peut pas laisser la cocote sur le feu plus d'un quart d'heure. Ensuite, nous prenons deux ou trois légumes dans le jardin pour les donner à Grand-Mère. Nous embrassons tout le monde et nous voilà en route pour le train. Je regarde les paysages défiler tout en discutant avec ma Petite Maman, ce n’est pas tous les jours que l’on prend le train. Après être descendu, nous nous dirigeons vers le métro.

     

     

    Marguerite Le Brusque 3e1 - journée 43Marguerite Le Brusque 3e1 - journée 43

    Marguerite Le Brusque 3e1 - journée 43

     

              Quelques marches et nous plongeons sous terre. Je suis Maman le nez en l’air, à l’affut d’un objet intéressant. Je salut « le-monsieur-qui-fait-des-trous-dans-les-tickets ». Puis je récupère précieusement les confettis de la poinçonneuse, j’en fait des tempêtes de neige à la maison et ça rend ma Petite Maman folle, j’adore ! « Tiens, regarde Maman, une petite souris entre les voies ! » m’exclamais-je. La voila qui disparaît car le métro arrive dans un roulement de tonnerre. Nous nous installons. Je n’aime pas beaucoup ces banquettes en bois, elles me font mal au dos et aux fesses. Maman me prête un petit livre car le trajet est long. Une fois dans les couloirs, après être sortit du train, je vois pleins de tickets par terre. J'en ramasse un, c'est rigolo, il a une forme de croix avec deux barre horizontales. Je le tend à Maman mais elle me fais les gros yeux et me demande de le lâcher. Je refuse, c'est mon trésor. Alors, elle me donne une petite tape sur la main et le ticket tombe par terre. Dépiter je me met à bouder. Mais j’oublie très vite lorsque j'aperçois les escaliers vers la surface.

     

    Marguerite Le Brusque 3e1 - journée 43

    Ticket de métro (2me classe), 1943

     

      

              Une fois sortis, nous faisons une halte dans un jardin pour se dégourdir les jambes et pique-niquer. Nous partageons une conserve de pâté… ce pâté a le même goût que le pain. Bref, du pain, du pâté et une petite rasade d’eau de ma gourde : un vrai Balthasar ! Pendant un moment je me joins à une partie de colin-maillard. Et pour mon anniversaire, ma Petite Maman m'offre un tour de manège, le bonheur ! Nous allions partir bientôt lorsque l’on entend du bruit de l'autre côté de la rue. Un homme est emmené dans une camionnette par deux hommes en uniforme. Je sens Maman se raidir et serrer ma main plus fort. Puis, après le départ de la camionnette, elle désserre sa main et lâche « Ah, Paris a bien changé… ». Nous restons un instant immobile. Ensuite, elle se tourne vers moi, me sourit et commence à avancer tout en me tirant légèrement vers l’avant et en avançant plus vite. Je n'ai pas compris ce qui venait de se passer j'oubliais très vite ces derniers instants. Sur le chemin, je reprends mon babillage : mes aventures à la récréation, le poêle sans bois qui ne chauffe pas, les bons points ou les punitions de la maîtresse et surtout les jeux durant les pauses. Nous arrivons enfin.

     

     

              Aussitôt, je fais le tour de la pièce et je regarde chaque babiole de ma Grand-Mère. J'aime beaucoup ma Grand-Mère qui est très indulgente et qui me laisse les regarder, voir en toucher certaine. Mais Maman, elle n'est pas du tout d'accord, je dois me tenir bien droite et bien sage pendant que Grand-Mère nous sert du thé. Un petit paquet trône au milieu du plateau : c'est pour moi ! « Joyeux anniversaire, ma Chérie ! » me dit ma Grand-Mère en me tendant le paquet. Je découvre, étonnée, une gaufrette ! J’en croque un morceau, et là, feux d'artifice de saveurs : le parfum sucré de la vanille et le croquant de la gaufrette sont semblable à milles étoiles dans le palais ! Plus rien n'existe que cette impression délicieuse. Habituée au pain sec, fait de fausse farine insipide, au lait au goût d'eau sale, au fayots, haricots durs et secs et à ces patates laiteuse, cette gaufrette est un pur bonheur qui éclipse tout les autres plats que j’ai mangés jusque là ! Respectueusement silencieusement assise auprès de ma Grand-Mère, personne ne peut s’imaginer le l’explosion de saveurs qui me submerge. Je suis rattrapée par la réalité lorsque ma Petite Maman me dit « Sois sage ma Chérie ! » avant de descendre les escaliers.

     

     

              J’essaye de retourner dans le nouveau monde de saveurs que j’ai découvert lorsque j’entends quelqu’un glisser dehors. Je me précipite à la fenêtre et voit Maman par terre entourée d'une bonne centaines de petites feuilles. Un homme en uniforme se baisse pour l’aider, s’arrête, se redresse, attrape le poignet de Maman et appelle un camarade que je n’avais pas vu. Maman essaye de lui faire lâcher prise, mais en vain, elle est maintenant entourée par les deux hommes qui l’entraînent vers une camionnette postée plus loin. Je me rappelle l’homme de tout à l’heure et m’apprête à crier lorsque ma Grand-Mère me pose fermement sa main sur l’épaule et m’impose le silence par le regard. Je l'interroge du regard mais elle ne semble pas décider à me répondre. Elle essais de me tirer vers l'intérieur de la maison. Je regarde ma Petite Maman partir. Je reste immobile, pétrifiée, impuissante face à cette distante et ces deux hommes qui nous séparent. Pourquoi ? Pourquoi l’emmènent-ils ? Pourquoi j'ai l'impression que c'est la dernière fois que je la voie quand je regarde les yeux tristes de ma Grand-Mère ? Purquoi est-ce que je suis triste ? C'était si tranquille tout à l'heure. Ma Petite Maman et Grand-Mère qui souriaient, moi et ma gaufrette

     

     

              Mes larmes coulent sans que je puisse les arrêter. Je suis incapable de voir autre chose que le dos de ma Petite Maman puis la camionnette qui s’en va au loin. Un silence s'installe ponctué de mes reniflements. Grand-Mère me prend dans ses bras puis le vide, puis plus rien.

     

              Ce fut la dernière fois que je vis ma mère.

     

              Recherches : J’ai utilisé les témoignages de mes grands-parents pour le contexte, surtout celui de mon Grand-Père qui vivait à Paris. Mon Grand-Père a fait un recueil de souvenirs de cette période qui m'a permit de compléter mon texte mais il ne lui restait aucune photo. Les photos de tickets et du métro viennent du livre « Petite histoire du Ticket de métro parisien » de Grégoire Thonnat édité par les éditions Télémaque.

     

     

    Marguerite Le Brusque 3e1 - journée 43

    Couverture du recueil des mémoires de mon grand-père

     Marguerite Le Brusque 3e1 - journée 43

     Croquis de mon grand-père

     


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